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28 décembre 2010 2 28 /12 /décembre /2010 20:05

 

Lors de la crise bancaire de 2008, la Belgique avait été comme d'autres pays durement touchée. Plusieurs banques étaient en effet directement concernées par des actifs « pourris », ce qui a poussé le gouvernement à prendre des mesures fortes pour sauver l'ensemble du système bancaire belge. On peut par exemple citer la vente de Fortis à BNP Parisbas, laquelle avait entraîné la chute du gouvernement Leterme, les conditions de vente ayant été fortement avantageuses pour BNP qui entre temps est devenue la plus grande banque du monde. Il est à noter que c'est à cette occasion qu'a pu émerger un homme peu recommandable en la personne de Mischaël Modrikamen qui n'était autre que l'avocat des petits actionnaires dans cette affaire. Comme quoi, on s'en serait bien passé...

 

Mais le sujet du jour concerne une autre banque, Dexia, laquelle est la 16ème plus grande entreprise mondiale en terme de capital. Sévèrement touchée elle aussi par la crise, elle a dû demander l'aide de l'état belge. Ses dirigeants ont au passage pris leurs responsabilités et se sont retirés. Parmi eux, Axel Miller, dont il sera question aujourd'hui. En effet, monsieur Miller est revenu dans une longue interview sur la crise, et rétrospectivement ce que l'on peut en dire actuellement. Il est intéressant de noter que monsieur Miller, en tant qu'ancien dirigeant de la deuxième banque mondiale, est bien placé pour parler du système financier, vu qu'il en a été l'un des acteurs majeurs. Et il est d'autant plus intéressant de constater que, loin d'être un salopard visant le profit avant tout, monsieur Miller a toujours été parmi ceux qui tentaient de limiter le « capitalisme sauvage » et le libéralisme extrême, car il faisait partie de ses acteurs qui en connaissaient les limites. Sa mise à l'écart tient justement au fait qu'il avait prévenu depuis longtemps ce qui risquait d'arriver. Son seul tort aura été finalement d'avoir eu raison.

 

Axel Miller souligne à juste titre le fait que la crise de 2008 résulte de la conjugaison d'un ensemble de facteurs qui étaient somme toutes assez prévisibles. Pour faire bref, la crise des crédits du logement aux Etats-Unis s'inscrit dans un problème plus global, à savoir le fait que pratiquement l'ensemble de la croissance de ces 40 dernières années s'est faite à crédit. Tout le monde est convaincu que c'est du solide et que l'on peut aller de l'avant, jusqu'au jour où on arrive plus à payer la facture. Là on se rend compte d'un coup que toute la construction n'est qu'un château de cartes, menaçant de s'effondrer au moindre coup de vent. Le système bancaire, bâti sur un ensemble de prêts, n'en est que plus artificiel, et l'on s'en rend compte le jour où la réalité nous rattrape. Si l'on ajoute à cela la spéculation à outrance sur les grandes places boursières, avec toute une série d'acteurs financiers placés en embuscade pour s'en mettre plein les poches au bon moment, on comprend qu'il suffise d'une petite poussière dans la belle mécanique pour en révéler la fragilité. L'absence totale de contrôle des gouvernements sur les pratiques financières, autrement dit le libéralisme extrême totalement dépourvu de limite et encore plus de morale, a montré là toute sa dangerosité. Miller souligne également là le danger des marchés qui dictent leurs lois. Mais comme il le rappelle lui-même, le marché, ce n'est pas un ensemble uni prenant des décisions communes à l'insu de tous (ce qui fait pas mal théorie du complot quand on y pense) telle une sorte de gouvernement mondial agissant dans l'ombre, mais bien d'un groupe d'acteurs financiers qui agissent à l'instinct, sans aucune concertation, et dont les seuls points communs sont finalement l'immoralité et l'individualisme justement. En somme, les places boursières, loin d'être de belles entités bien organisées et hiérarchisées, ne sont rien d'autre que l'application concrète des principes anarchiques à l'économie capitaliste. A ce titre, Miller n'hésite pas à dire que l'on est arrivé au bout d'un système. C'est d'autant plus marquant que, rappelons-le, Miller est encore aujourd'hui un acteur de ce marché. En gros, il n'hésite pas par honnêteté à scier la branche sur laquelle il est assis, ce qui n'est pas banal.

 

Il revient ensuite sur la crise grecque, l'un des évènements économiques de cette année 2010. Là encore, il reconnaît que l'économie et le financier ont échoué. Selon lui, il faudrait maintenant une meilleure concertation à l'échelle européenne, permettant une intervention forte quand c'est nécessaire. Autrement dit, un discours tout à fait à l'opposé du libéralisme prônant la totale liberté des marchés. Ce leadership doit être capable d'imposer sur le long terme un changement des mentalités passant par une plus grande responsabilisation, et ce à tous les niveaux. Il est bien entendu conscient que « cela va générer de l'incompréhension, de la colère et des tensions sociales. ». Il incite également à éviter de penser d'une manière manichéenne: s'il est clair que le surendettement a montré ses limites, l'autre extrême qui serait de mettre en avant l'austérité à outrance est tout aussi néfaste: on l'a bien vu en Grèce, mais aussi en Espagne et en Irlande, où non seulement cette austérité mécontente tout le monde (ce qui était prévisible), mais ne rassure pas pour autant les marchés... ce qui in fine n'améliore pas la situation. En gros, si la réduction est déficits devra bien se faire un jour, ça ne doit pas passer par une paralysie totale des investissements des états ce qui à terme doublerait l'austérité par une véritable stagnation économique, laquelle nous paralyserait durablement. Sur ce point, il rejoint parfaitement le discours de Krugman.

 

Miller revient également sur l'actualité sociale de ces deux dernières années en Belgique, en particulier les restructurations/faillites de la Brink's, de Carrefour et d'Opel Anvers. Ces trois situations sont différentes: dans le cadre de la Brink's (société américaine de transport de fond) il s'avère qu'elle n'était pas rentable. La direction américaine a en conséquent voulu aligner le statu des employés sur celui des ouvriers, ce qui est illégal en Belgique. Conclusion, elle a mis la clé sous la porte. Carrefour Belgium correspond elle à une mauvaise étude du marché belge lors du rachat par Carrefour du groupe GB il y a une dizaine d'année, alors que ce dernier était leader de la grande distribution en Belgique. Des produits et une politique inadaptés aux besoins de la clientèle belge rendant l'ensemble moins rentable que d'autres groupes, tel Delhaize ou Colruyt, la direction française a dû annoncer une restructuration qui à la base aurait dû coûter 1700 emplois directs. Enfin, Opel Anvers, usine générant près de 10 000 emplois directs et indirects (via la sous-traitance) est l'exemple même d'une filiale sacrifiée au nom d'un intérêt national. En effet, Opel (elle-même appartenant à General Motors), victime de la crise, a dû faire des économies au niveau mondiale, et a préféré préserver l'emploi en Allemagne, quitte à se séparer de sa principale usine belge, alors que celle-ci était unanimement reconnue comme la plus rentable de l'ensemble du groupe! La raison pour laquelle Miller parle de ces trois affaires qui n'ont apparemment pas grand chose en commun, est que dans les trois cas, la direction s'est trouvée éloignée du « front ». C'est à dire que ces firmes, localisées en Belgique, sont dirigées depuis les Etats-Unis, la France et l'Allemagne. Et cela a eu d'autant plus d'impact que, dit-il, la Belgique « a témoigné en Belgique d'une énorme naïveté en n'ayant pas de politique industrielle qui vise à conserver des centres de décision dans notre pays. Et on le paie ».

 

Miller se demande à travers ces trois cas si il est réellement impossible de concilier les intérêts des actionnaires et des employés. Selon lui, il est tout à fait possible de passer par une médiane, et c'est même nécessaire dans la mesure où un patron a des comptes à rendre aux deux. Ce qu'il s'est toujours efforcé de faire. Je me souviens d'une image marquante lorsqu'il a démissionné de son poste de chez Dexia: celle de ses employés qui l'attendaient à la sortie en ayant les larmes aux yeux de voir partir celui qui avait été pour eux un excellent chef. Selon lui, une entreprise, pour tourner correctement, doit évidemment faire du profit, mais cela ne doit pas entraîner le sacrifice de ses travailleurs... pour la simple et bonne raison qu'elle dépend de ces mêmes travailleurs. D'où l'absolue nécessite d'une synthèse entre les deux. Car comme il le dit, actionnaires et travailleurs sont dans le même bateau, il serait donc anormal que l'un paie pour l'autre.

 

Miller passe ensuite au sujet « crise politique ». Je ne vais pas trop en parler ici pour la simple et bonne raison qu'il faudrait l'expliquer pour pouvoir la comprendre, ce qui est assez long. J'avais envisagé à une époque une série d'articles là-dessus, mais je suis passé à autre chose depuis. Je la poursuivrai sans doute un jour, mais tant que ce n'est pas effectif, difficile de commenter...

 

Le dernier point important est l'affirmation de Miller selon laquelle -mais ce n'est pas une surprise- rien n'a réellement changé depuis 2008. On le constate en effet tous les jours: ce sont encore aujourd'hui les marchés qui dictent leurs lois sans aucune limite et les banques d'investissements (toujours aussi « artificiels ») qui restent « maîtres du jeu ».

 

Bref, ce que l'on peut tirer de tout ça, est que, une fois n'est pas coutume, nous avons là un grand acteur du monde financier qui tient un discours réaliste et assume pleinement ses responsabilités, ce qui n'est pas du luxe.

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Published by sonata - dans Belgique
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