Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 14:44

 

Actuellement en Belgique, l'actualité est dominée par deux éléments principaux: bien entendu l'éternelle querelle politique entre nord et sud du pays, qui dure depuis 40 ans au moins, mais aussi (en ce qui nous intéresse ici) par le scandale de prêtres pédophiles. Avec les travaux de la commission Adriaenssens, ce sont près de 500 cas d'abus sexuels commis par des prêtres qui ont été révélés. Je ne compte pas m'éterniser là dessus, ce n'est pas le but du présent article. Je dirai simplement que je suis désolé de la gestion de ce scandale par l'Eglise, en particulier par le cardinal Danneels dont j'espère cependant qu'il est de bonne foi, et également par le sentiment d'anticléricalisme généralisé que cela déclenche. Je trouve qu'il ne faut pas faire d'amalgame: d'une part ces affaires ne concernent « que » 500 personnes sur 50 ans (et la plupart remontent aux années 60 et 70). Ce sont certes 500 de trop, 500 vies au moins en parties brisées (13 suicides par ailleurs), mais c'est fort peu de choses par rapport aux centaines de milliers de gens qui ont trouvé le réconfort via cette institution, et qui le trouvent encore aujourd'hui (certaines victimes d'ailleurs, recherchent du réconfort... auprès de prêtres). D'autre part, il ne faut pas généraliser: il y a certainement pareilles affaires dans l'enseignement par exemple, ce n'est pas pour autant que l'image du prof est associée à celle du pervers sexuel. Ceci dit, je ne dis pas ça non plus pour minimiser; l'attitude d'une partie de la hiérarchie cléricale est scandaleuse (mais d'une partie seulement: le vice-recteur de l'UCL, ou l'évêque de Tournais pour ne citer qu'eux sont très critiques vis-à-vis de leurs supérieurs), et d'autre part les faits sont très graves: j'ai connu personnellement une victime de viol, et il s'agit pour moi du crime le plus crapuleux qui soit: la destruction d'une vie dans le seul but d'assouvir des pulsions bestiales, tout à la fois indigne mais indissociable de l'homme... Mon idée là dessus est extrême et sans concession: je m'avoue favorable à la peine de mort.

 

Ceci étant dit, ce contexte ne sert qu'à introduire mon article. Je tiens à rappeler ici des faits extrêmement graves. Des faits qui, pour une personne de 20 ans comme moi, ne peuvent que ressurgir en pareils moments. Des faits qui ont hanté mon enfance, et celle de tous les jeunes belges de mon âge. Des faits enfin, qui ont ébranlé l'état belge, ses structures, ses principes, sa population dans son ensemble. On l'aura compris, rarement faits ont eu autant d'impact en Belgique. Il s'agit d'une affaire crapuleuse, remontant à une quinzaine d'années, j'ai nommé la tristement célèbre affaire Dutroux. De nombreux pays dans le monde ont connu des scandales du même type. Mais je crois que peu ont connu une ferveur populaire telle que celle qui s'est manifestée chez nous. Des dires même de Jean-Luc Dehaene, premier ministre de l'époque: « Je suis convaincu que les parents [des victimes] auraient pu déclencher une révolution. Absolument. S’ils avaient appelé à la violence, on les aurait suivis. » On ne peut être plus clair, et je partage son opinion.

 

Bref rappel des faits: en 1996, Marc Dutroux est arrêté, suspecté dans diverses affaire d'enlèvements d'enfants. Des fouilles menées à ses différents domiciles révèleront des caches très petites (2m² au sol si je me souviens bien), dans lesquelles ont été enfermées pendant des mois plusieurs petites victimes (6 en tout, entre 8 et 17 ans). Bien entendu, elles furent abusées sexuellement par Dutroux et sa femme, Michelle Martin, cependant que Dutroux les manipulait pour leur faire croire qu'elles étaient abandonnées de leurs parents, et se présentait lui comme leur sauveur. Deux ont été libérées lors de l'arrestation de Dutroux, les autres étant décédées. Les deux plus connues, Julie et Mélissa, âgée d'à peine 8 ans, sont mortes de faim, n'étant pas nourries pendant que Dutroux se trouvait en prison pour une affaire mineure.

 

La Belgique se réveille groggye, avec une sorte de gueule de bois généralisées, un sentiment d'incompréhension d'abords, de colère et de haine ensuite saisissant tous les Belges. Bien vite d'autres éléments viennent alimenter cette tension: la révocation du juge d'instruction Connerotte, jusqu'alors chargé de l'affaire et véritable chevalier blanc, sous le prétexte qu'il a eu le tort de participer à un dîner avec les familles des victimes. La révélation que la maison de Dutroux avait été perquisitionnée, alors même que Julie et Mélissa s'y trouvaient. La révélation que des informations capitales n'ont pas été transmises d'un service de police à l'autre, symbole malheureux d'une guerre des polices que l'on croyait d'un autre âge. Le fait que Dutroux était déjà bien connu des services de justice, pour vol, trafic de voitures et de drogue... et actes répétés de pédophilie. Tout cela provoque un raz-le-bol général au sein de la population, qui n'a dès lors plus aucune confiance, ni en la justice, ni en la police, déjà par ailleurs impliquées dans des affaires de corruption. Le roi lui-même intervient en invitant au Palais les familles des victimes pendant une semaine, chose quasi impensable: le roi n'a pratiquement qu'un rôle protocolaire, et il lui est interdit ne serait-ce que de donner son avis sur une affaire politique ou judiciaire. Il n'existe tout simplement pas en tant que citoyen, mais incarne la Nation, se devant donc d'être parfaitement neutre. Une commission d'enquête parlementaire est mise sur pieds, qui interrogera pendant des mois des centaines de témoins devant les caméras, commission qui sera perçue comme une véritable inquisition. Je me souviens de ces hommes qui, sans aucune pitié, ont préféré tout mettre sur le dos d'un gendarme chargé de l'enquête et qui avait perquisitionné sans succès le domicile de Dutroux. Cet homme, tenu pour responsable de la faillite d'un système que l'on n'osait avouer, a vu sa carrière détruite. Il a fini par mourir récemment, abandonné de tous; famille ou amis. Pourtant, il est pour moi une autre victime, indirecte certes, du monstre. Mais malgré cela c'était trop tard. Les tensions, le manque de confiance accumulé depuis des années par rapport à la justice a atteint son paroxysme: en octobre 1996, 350 000 personnes (la Sûreté parle même de 615 000) se sont réunies à Bruxelles à l'initiative des parents des victimes pour une Marche Blanche, totalement pacisfiste, et visant à montrer la détermination mais surtout le choc de l'ensemble de la population. Quand on sait que cette marche a été organisée « en amateur » et en l'espace de deux semaines, sur une population belge comptant 10 million d'habitants, on se rend compte de l'ampleur du phénomène. Chaque maison affichait à ses fenêtres une photo de Julie et Mélissa, probablement le cliché le plus célèbre en Belgique. Et encore aujourd'hui, il y a fort à parier que tout le monde possède au fond d'un tiroir cette image , symbole d'une enfance brisée, et part là même d'un espoir d'avenir plus qu'assombri... pendant des semaines, chaque automobiliste passant en face d'un tribunal se doit de klaxonner. Pendant des semaines, se sont des grèves spontanées qui éclatent un peu partout. Ce lien donne quelques autres exemples, qui aujourd'hui paraissent bien faibles par rapport à « l'ambiance » régnant à ce moment. La Belgique était tout simplement entrain d'imploser sous l'impulsion populaire, et pour une fois ce n'était pas une question de langue. Les institutions n'étaient aux yeux des gens pas dignes d'être respectées. On peut dire que l'anarchie menaçait. Seul là dedans le formidable courage des parents, premiers concernés et qui ont pu garder leur sang froid, a permis d'éviter le pire. Ils sont devenus l'icône de la nation. La Belgique incarnée, dans sa douleur, mais également son humilité et sa modestie.

 

Je m'en souviens en tant qu'enfant. Je ne comprenais bien sûr pas tout. Juste que du jour au lendemain, les parents paniquaient. Jusque là, je me souviens aller jusqu'à la boulangerie du village à vélo de temps à autre. Ça ne s'est plus reproduit après. Je pense que les gens se sont rendus compte brusquement des dangers dans ce monde, y compris et surtout par rapport à l'innocence des enfants. Un tabou avait été bafoué, le plus important et ce d'une manière horrible. Pour les gosses, Dutroux remplaçait allègrement le loup garou, le père fouettard ou le croquemitaine.

 

Un procès a eu lieu il y a quelques années. Qualifié de procès du siècle, il a duré 4 mois et n'a servi qu'à décevoir tout le monde. Beaucoup croyaient, et croient encore aujourd'hui, que Dutroux était membre d'un réseau pédophile, chose qui n'a pas été mise en évidence lors du procès. Beaucoup de gens espéraient au moins comprendre comment une telle horreur était possible. Tout ce que l'on a vu, c'est un Dutroux manipulateur, un véritable génie machiavélique, qui l'est encore aujourd'hui. On entend encore de temps à autre parler du monstre, depuis sa cellule, lorsqu'il tente par exemple d'attendrir telle journaliste enquêtant sur sa vie privée. Les peines furent lourdes: pour Dutroux, la perpétuité (soit en droit belge 30 ans incompressibles) plus 10 ans de mise à disposition de la justice, soit 40 ans en tout. Pour sa femme, un peu moins (dans les 20 ans me semble-t-il). Et il y a fort à parier que s'ils sortent un jour, l'un comme l'autre seront bien vite assassiné tant la haine à leur égard est encore forte. Il suffit qu'un événement nous rappelle cela aujourd'hui pour sentir la colère qui gronde.

 

Quelles ont été les conséquences de tout ça? Tout d'abords une prise de conscience, un changement de mœurs de la part des parents par rapport à leurs enfants. Ensuite une profonde remise en question de la société et de ses institutions. La justice a été réformée, mais surtout la police, avec notamment la fusion de la police et de la gendarmerie nationale. Depuis, on constate une bien plus grande efficacité. Il ne se passe pas une semaine sans que l'on entende parler d'une saisie importante, ou d'un autre beau succès de la police. Leur travail est formidable, et il y a un an, un sondage révélait que 88% des Belges s'estimaient au minimum satisfaits du travail de la police et lui faisaient confiance. Imaginez un tel sondage en France, et la réponse qui en sortirait... Au niveau de la justice par contre, c'est plus nuancé. Récemment, toute une série de décisions judiciaires ont indigné la population. Je pense au procès de la catastrophe de Ghislenghien ( 24 morts dont plusieurs pompiers) notamment, où seuls ont été jugés coupables des « petits ». Ou aux nombreux délinquants arrêtés puis relâchés le jour même par manque de place. Ou encore à cette récente affaire où un policier avait réussi à infiltrer un réseau de trafiquants d'armes, mais où ces derniers avaient été relâchés sous prétexte que la procédure d'infiltration était irrégulière...

Cet article analyse dans le détail ce qui ressort de tout ça.

 

Un dernier point: de ce drame s'est dégagé une personnalité forte, devenue l'un des plus grands héros contemporains de ce pays: Jean-Denis Lejeune, père de Julie. Il a fondé avec d'autres Child Focus, un centre s'occupant de rechercher des personnes disparues. Ce centre, inspiré d'un modèle américain, est d'une efficacité remarquable et a depuis été à l'origine du regroupement de différentes institutions européennes axées autour de la même mission. Monsieur Lejeune a également participé à Haïti à des opérations visant à fournir en eau potable près de 50 000 personnes (ce avant le tremblement de terre de janvier dernier).

 

Je tiens à terminer avec la liste des victimes, car on ne leur rendra jamais hommage:

Julie Lejeune et Mélissa Russo: 8 ans toutes les deux, morte de faim.

An Marchal et Eefje Lambrecks: disparues en 1995, retrouvées mortes dans le jardin de Dutroux. 17 et 19 ans au moment des faits.

Sabine Dardenne et Lætitia Delhez: 12 et 14 ans, retrouvées en vie.

René Michaux: gendarme, tenu pour responsable de l'échec judiciaire en dépression depuis l'affaire jusqu'à son décès en 2009.

On pourrait rajouter un autre nom, celle d'un complice de Dutroux assassiné par celui-ci, mais il est évident qu'il ne mérite aucun hommage.

Partager cet article

Repost 0
Published by sonata - dans Belgique
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Sonata
  • Sonata
  • : Tout simplement quelques pages pour présenter mes points de vues et opinions sur divers sujets, tant du domaine historique que politique à ma modeste échelle.
  • Contact

Recherche

Archives

Catégories