Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 13:54

 

La situation actuelle en Tunisie est grave, comme tout le monde s'en rend compte. Mais elle n'en est pas moins intéressante à plus d'un titre, car elle a le mérite d'attirer l'attention sur un régime qui pour le coup s'en passerait bien. Elle permet en effet de mettre en évidence de manière éclatante la nature de ce même régime qui se révèle enfin au grand jour.

 

Car en Occident, depuis toujours, on a tendance à mettre la Tunisie sur une sorte de piédestal, lorsqu'on la compare à ses voisins du Maghreb. Dans l'imaginaire collectif, il s'agit d'une sorte de paradis où il fait bon vivre et où la population semble heureuse aux yeux des touristes, car elle attire rarement notre attention de manière négative. On entend rarement parler de violences comme c'est sporadiquement le cas en Algérie où au Maroc. Il s'en dégage donc chez nous un faux sentiment de calme bienveillant, calme qui est en réalité tout relatif, comme on s'en rend compte actuellement. En pratique, la Tunisie est une véritable poudrière, et ce qui se passe maintenant n'est autre que la manifestation de l'exaspération générale à l'égard du régime politique du président Ben Ali, régime qui se révèle être une véritable dictature.

 

Le terme n'est pas trop fort. Le président occupe sa fonction actuelle depuis plus de 20 ans, ayant été reconduit à plusieurs reprises lors d'élections lui donnant des scores supérieurs à 99%, et n'a eu de cesse de faire passer des réformes amplifiant ses prérogatives, tandis que l'opposition se trouvait muselée. Parallèlement à cela, les organes de pouvoir se sont également développés à une échelle considérable: il suffit de constater qu'aujourd'hui le pays dispose de 4 fois plus de policiers que la Belgique, pour une population sensiblement équivalente: 200 000 membres des forces de l'ordre sur 10 000 000 d'habitants. Mais on le sait depuis toujours, un peuple maintenu sous la coupe d'un dirigeant autoritaire voire totalitariste n'accepte partiellement sa soumission que tant que sa situation matérielle n'en souffre pas. Bien entendu, cela ne supprime pas son aspiration de liberté, mais à part une contestation en provenance des milieux intellectuels, l'opposition ouverte au régime peut-être relativement restreinte et discrète, beaucoup de gens acceptant leur sort s'il n'est pas trop dur à vivre. L'exemple même en est l'Espagne franquiste. On peut dire ce que l'on veut du dictateur ibère, il n'en a pas moins propulsé son pays sur la voie du modernisme en lui assurant une certaine prospérité. L'ennui pour Ben Ali, c'est que c'est loin d'être le cas en Tunisie, même si le début de son règne a été marqué par des progrès indéniables en terme d'économie ou d'accès à l'enseignement. Aujourd'hui, face à un peuple qui estime n'avoir plus rien à perdre car se trouvant déjà dans la misère, Ben Ali se trouve singulièrement démunis à l'heure où sa popularité est au plus bas.

 

Ce qui est particulièrement intéressant, c'est la réaction de Tunis à la crise actuelle, crise qui a débuté par le suicide de Mohamed Bouazizi (un vendeur ambulant) ayant fait suite à la confiscation de sa marchandise et au refus des autorités d'entendre sa défense. Ceci n'est évidemment qu'un prétexte, ou même un catalyseur n'ayant fait qu'accélérer le développement d'une situation qui était prévisible depuis un moment. La réaction du gouvernement face à cela combine tout ce que l'on est en droit d'attendre d'une dictature, et Ben Ali ne s'épargne rien à ce niveau. Les manifestations sont réprimées de diverses manières plus ou moins violentes, la presse déjà muselée en temps normal est carrément mise sur la sellette, l'accès à internet limité... tout cela est très classique, mais on constate que des leçons ont été tirées depuis les émeutes ayant eu lieu en Iran à la suite des dernières élections. Voyons cela plus en détail.

 

Les manifestations d'abords sont réprimées directement comme il se doit, c'est à dire dans le sang, par des forces de l'ordre aidées de l'armée face à des émeutiers singulièrement démunis. Pour prévenir tout débordement, l'autorité a également imposé divers couvre-feux ainsi que la fermeture des universités, celles-ci étant des centres de contestation traditionnels. Pendant ce temps, la presse de l'opposition (réduite en Tunisie à trois périodiques au faible tirage) a été interdite. Parallèlement, le pouvoir n'a pas négligé de censurer l'accès à internet, ce que le régime de Téhéran n'avait pas considéré à sa juste valeur au début de la crise en tout cas. L'accès à facebook et twitter notamment a été limité, pour éviter que la contestation ne s'organise sur ces plateformes. On note également une marginalisation des manifestants qui s'effectue au moyen de concessions apparentes de la part du régime, qui en agissant de la sorte tente de se légitimer, et donc en comparaison de rendre futiles voire irresponsables les motifs de contestation. Les manifestants sont qualifiés par le terme de terroristes ce qui a pour but d'inverser les rôles: le régime n'est ainsi plus coupable, mais victime d'une tentative de déstabilisation. Et pour appuyer cela, il va jusqu'à organiser des contre-manifestations, avec la mise en scène de scènes de joie dont le manque d'authenticité ne fait aucun doute. Pendant ce temps là, l'offensive du régime s'étant également à l'étranger: les ambassadeurs de Tunis se justifient auprès des nations européennes, allant jusqu'à dire que la simple mention de la situation telle qu'elle est réellement n'est autre qu'une stigmatisation de la Tunisie, tout en soulignant les « mesures d'apaisement » prises par le gouvernement. Le comble du ridicule est atteint lorsque l'ambassadeur en poste à Bruxelles souligne que c'est « le président qui a permis à l'opposition d'exister », comme s'il s'agissait d'une concession de sa part, alors que dans tout pays et en particulier une supposée démocratie il est tout à fait normal d'avoir une opposition. La liberté d'exprimer son désaccord par rapport à une politique gouvernementale est un droit fondamental, et non un cadeau signe du magnanisme d'un gentil chef d'état.

 

Mais quelles sont au juste les mesures dites « d'apaisement » qui ont été prises? En premier lieu, on note le limogeage du ministre de l'intérieur tunisien. Mais il ne faut pas se leurrer: sa mise sur le carreau est plus que certainement due à son incapacité à mater la rébellion, et non à une quelconque volonté de faire un geste en direction des manifestants. On a eu ensuite une promesse faite par le président de créer 300 000 emplois. Cela ne l'engage à rien, et à moins de le faire en doublant sa milice d'état, on est en droit de se demander par quel miracle il y parviendra. Finalement, le seul geste a été de libérer les personnes qui avaient été emprisonnées pour avoir « troublé l'ordre » récemment. Depuis, le président a promis de ne plus se présenter à l'avenir aux élections, mais là encore il n'y a d'une part aucune garantie qu'il tienne parole, cela n'étant peut-être rien d'autre qu'une tentative de gagner du temps, d'autre part cela n'indique en rien une future amélioration de la démocratisation du pays. Echanger un dictateur contre un autre revient du pareil au même.

 

Le président n'a aujourd'hui plus trop le choix car sa censure a montré ses limites. Sur internet notamment, des informations ont filtré même si les réactions de la communauté internationale ont été jusqu'à présent plus que limitées. N'ayant pas réussi à réprimer rapidement la contestation, la seule possibilité qui lui reste est de se montrer conciliant en apparence pour gagner du temps. Qui plus est, on l'a vu, cela lui permet de tenir le beau rôle pour déligitimiser la contestation. Malgré cela, il semble bien aux dernières nouvelles que son camp soit entrain de perdre la main.

 

En attendant, la réaction de Tunis s'étant à l'extérieur de son champ d'application légitime. Via ses ambassadeurs bien entendu, mais également via des pressions s'exerçant sur ses ressortissants vivants à l'étranger. Même en Belgique, parmi la communauté tunisienne de 20 000 membres, peu osent parler à visage découvert, de peur d'être fiché par le gouvernement et d'attirer des ennuis à leurs proches restés au pays. Des agents du pouvoir en place n'hésitent pas à agir sur le sol même de la Belgique, en se promenant dans des quartiers à forte proportion d'habitants d'origine tunisienne, dans le but de surprendre l'une ou l'autre conversation critique à l'égard de Ben Ali et de sa clique et de ficher l'auteur d'une quelconque critique.

 

On peut maintenant se demander pourquoi la communauté internationale réagit si peu, par rapport par exemple à la dénonciation très large de la politique de Téhéran à l'issu des élections de 2009 en Iran. Et bien premièrement, il faut noter que la différence fondamentale entre les dictatures iraniennes et tunisiennes est le fait que la première est une dictature se revendiquant islamiste, la seule théocratie officielle existant dans le monde, ce qui évidemment attire l'attention des islamophobes en tout genre qui y voient là un exemple appuyant de leurs thèses xénophobes et populiste. On peut ensuite justifier le silence d'une partie de l'Europe, en particulier de la France, par l'intérêt qu'à celle-ci à conserver de bonnes relations avec le gouvernement tunisien. La France notamment a des échanges commerciaux non négligeables avec Tunis. Une autre explication de ce silence est sans doute l'image faussée que nous avons de la Tunisie. Une image qui provient bien entendu du calme relatif qui règne d'ordinaire sur place, mais qui est également sans doute un bon indicateur de l'efficacité de la censure gouvernementale, laquelle parvient en général à museler toute forme de contestation.

 

Sur quoi cela va déboucher, difficile à dire pour l'instant. Il ne faut sans doute rien attendre des promesses de Ben Ali, mais il est possible cependant qu'elle face effet un temps. Reste à voir si le peuple sera dupe, où si la lutte va se poursuivre. En attendant, l'issu du bras de fer reste incertaine.

Partager cet article

Repost 0
Published by sonata - dans Réflexions
commenter cet article

commentaires

Ovc 04/03/2011 15:24



Pouvez vous svp vous pencher sur cette page


== [[Francis Adolphe]] ==
* Bonjour, pouvez vous intervenir : à la demande general, il est  posé sur cette page un gros doute sur l'admissibilité : a chaque fois il est blanchi  ( 4 fois
)[[http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Francis_Adolphe&action=history]]. [[Utilisateur:Ovc|Ovc]] ([[Discussion utilisateur:Ovc|d]]) 4 mars 2011 à 14:44 (CET)
: J'ai déja informé un administrateur  de ce problème 2 fois
[[http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion_utilisateur:Maurilbert#francis_adolphe]][[http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion_utilisateur:Maurilbert#Francis_Adolphe_2]] [[Utilisateur:Ovc|Ovc]]
([[Discussion utilisateur:Ovc|d]]) 4 mars 2011 à 14:46 (CET)
:: et le contributeur refuse de coopérer [[http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Discussion_utilisateur:JPS68&diff=62869295&oldid=62869121]][[Utilisateur:Ovc|Ovc]] ([[Discussion
utilisateur:Ovc|d]]) 4 mars 2011 à 14:49 (CET)


 


Comment pouvons nous faire ?


Cordialement


Ovc



sonata 04/12/2011 14:49



Je ne cautionne en rien les procédures bureaucrates de wikipédia et ne joue plus aucun rôle dans sa rédaction ou son fonctionnement, en conséquent de quoi je ne peux vous aider.



Charles Eliane 18/01/2011 21:17



je pense aussi que c'est plus sage pour cette année de ne pas partir en vacance là bas mais j'espère le faire une autre année.  j'ai vraiment envie de voir ce beau pays de mes yeux et il
paraît que le peuple est très accueillant.  De plus ne pas aller en vacance là bas veut dire que c'est encore une fois le peuple qui est en otage car ils vivent du tourisme mais j'ai
vraiment des craintes alors je vais en parler avec mon époux et on décidera quoi faire. merci de votre réponse si vous avez des nouvelles positives alors faites le savoir et du mauvais aussi en
tout cas je prie pour ce peuple.



sonata 23/01/2011 18:52



Je ne sais rien de plus concernant la Tunisie que ce qu'on en dit, n'y étant jamais allé moi-même. Il paraît qu'en effet il s'agit d'un pays accueillant, peut-être même plus que ses voisins du
Maghreb.


Pour le reste, il y aurait de quoi pondre plusieurs articles chaque jour, mais je n'en ai malheureusement pas le temps pour l'instant, ce que je regrette...


Sans doute reviendrai-je là dessus d'ici quelques semaines, quand la situation aura eu le temps de se décanter un peu et que l'on pourra commencer à l'analyser avec du recul. jusqu'à présent en
tout cas, il s'est agit véritablement d'un cas d'école, passionnant à observer et à commenter. Quelque chose me dit que ça va continuer à l'être, mais je ne suis pas certain que le peuple
tunisien puisse s'en réjouir...



Eliane Charles 18/01/2011 13:02



je salut le peuple Tunisien qui a osé bravé la dictature.  C'est incroyable qu'en 2011 on ait encore des personnes de pouvoir qui s'enrichissent sur le peuple.  Je ne sais si j'airai
dans ce pays alors que j'ai pris un billet pour ces vacances car je crains que cela dure mais mon coeur est avec ce peuple courageux félicitation à tous.  Vive votre liberté retrouvé. 
Prudence avec le nouveau gouvernement ne soyez pas dupe.


 



sonata 18/01/2011 14:08



En espérant que ce ne soit pas un coup pour rien, et que cette juste ferveur ne soit pas exploitée comme c'est trop souvent le cas. Malheureusement, rien à cette heure ne permet de se montrer
optimiste quant à l'avenir du peuple tunisien. Il suffit de voir que le soit-disant gouvernement "d'union nationale" loin de faire l'unanimité vient déjà de tomber.


Pour vos vacances, je ne peux que vous conseiller la prudence. Il serait sage de les reporter et de voir comment la situation évolue. Le moins que l'on puisse dire actuellement est qu'elle est
plus que confuse...



Présentation

  • : Sonata
  • Sonata
  • : Tout simplement quelques pages pour présenter mes points de vues et opinions sur divers sujets, tant du domaine historique que politique à ma modeste échelle.
  • Contact

Recherche

Archives

Catégories